mercredi 12 octobre 2016

Le Rêve de Guillaume sur papier

 
Le Rêve de Guillaume sur papier







Après Dachau Express, voici un autre livre de Marco Valdo M.I. : c’est le premier tome des Histoires d’Allemagne ; il s’intitule Le Rêve de Guillaume et couvre les années 1900 à 1919.

Ce qu’il faut absolument dire ici, ce qui mérite d’être dit et souligné ici, c’est que sans les Chansons contre la Guerre (C.C.G.), cette édition papier n’aurait sans doute jamais existé puisque toutes les chansons et tous les textes (ou presque) qui y figurent viennent en droite ligne des C.C.G. Ils y ont été conçus et ils y ont grandi ; l’auteur y a aussi appris à les faire.
Au final, il y a 29 chansons pour 20 années. Il y en a 9 qui sont des versions françaises de chansons allemandes, proposées ici par Marco Valdo M.I. ; pour certaines, il a même fallu faire la version française expressément afin de pouvoir les insérer dans le livre.

On y trouvera donc :

1900 – L’Été à Pékin ; 1901 – Else du Mont des Oliviers ; 1902 – Canotiers et Casques à Pointe ; 1903 – Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli ; 1904 – Une grande Grève ; 1905 – La belle Canonnière ; 1906 – U 1, et cætera ; 1907 – Rappaport au Rapport ! ; 1908 – Une Tradition familiale ; 1909 – Un, deux, trois, quatre, cinq, six Jours ; 1910 – La Grosse Berta ; 1911 – Guillaume dessine des Bateaux ; 1912 – La Havel était lasse ; 1912 – Le Crabe et le Kangourou ; 1913 – Le Monument ; 1914 – Boue, Bombe, Bruit et Brouillard ; 1915 – Casques à Pointe et Casques d’Acier ; 1915 – Lili Marlène ; 1916 – À la Prochaine ! ; 1916 – Chant des Soldats ; 1916 – Danse macabre 1916 ; 1917 – Alerte au Gaz ! Gaaz ! Gaaaz ! ; 1917 – Danse macabre en Flandres ; 1918 – La Der des Ders ; 1918 – La Légende du Soldat mort ; 1919 – Mon Michel ; 1919 – Achats ; 1919 – Guerre à la Guerre ; 1919 – La Paix.

Republier ce qui existe déjà dans les C.C.G. et sur au moins, deux blogs (Canzones et Histoires d’Allemagne) peut sembler paradoxal, mais il n’en est rien. Il y a diverses raisons à cela.

La première, c’est la demande de plusieurs amis qui souhaitaient pouvoir trouver ces Chansons contre la Guerre (en langue française) sur papier ; essentiellement par commodité de lecture. Les écrans lassent l’œil.

La deuxième, c’est le souhait de l’auteur de voir son travail présenté sous une autre forme ; peut-être aussi, son envie de faire des livres et le fait que j’aime les livres.

La troisième est une opportunité de l’évolution ; tout comme Internet avait permis la création et le développement (notamment) des Chansons contre la Guerre (et d’un milliard d’autres sites, blogs…), les nouvelles formes d’édition sont apparues qui permettaient de publier des livres sans disposer de grands moyens financiers et pour tout dire, sans moyen. C’est une forme d’édition libre qui naissait. Concrètement, je suis mon propre éditeur, mais également, celui qui écrit les textes, les compose, les met en page, les corrige ; il n’y a que les imprimer que je ne fais pas. Ce travail artisanal se rapproche assez de celui du peintre, du sculpteur. Évidemment, tout ceci n’est possible que parce qu’un imprimeur peut – grâce à des nouvelles techniques – proposer une impression à la demande, un exemplaire à la fois et à un prix raisonnable à l’exemplaire. Ainsi, chaque personne qui le souhaite peut publier un livre (mais il faut évidemment pouvoir faire, c’est-à-dire concevoir et écrire un livre, ce qui est un autre sujet), mais aussi peut commander directement son exemplaire du Rêve de Guillaume à l’imprimeur et régler son dû à l'imprimeur.
Une des conséquences de cette manière de faire est qu’il ne se trouvera pas des paquets de ce livre sur les étals des libraires, sauf si un libraire particulièrement enthousiaste décide de le faire dans sa librairie.
On me demande souvent si je fais ces livres pour gagner de l’argent… Avec ce système de vente à l’exemplaire, c’est à peu près impossible ; mais en fait, comme disait mon grand-père, ce n’est pas le but du jeu ; traduction : on s’en fout. Dès lors, il est clair qu’on ne pousse pas à la consommation : lit qui veut.

Une autre raison de cette publication est que les Histoires d’Allemagne avaient été conçues sur une durée de plusieurs années et apparaissaient dispersées et perdaient une bonne part de leur vitalité en raison-même de cet éparpillement. Il convenait d’y mettre de l’ordre et de les rassembler en un ensemble structuré.

Bonne idée car en les regroupant, il est apparu que ces chansons jouaient un rôle de catalyseur de la réflexion sur ce qui est actuellement le « problème central de l’Europe » : l’Allemagne.

L’Allemagne qui fut le Rêve d’Otto (von Bismarck) est déclinée ici en six rêves qui prolongent celui du premier chancelier. Tous ces rêves tendent vers le même but : la Grande Allemagne.

On commencera ici par celui de Guillaume II, qui est donc un chapitre du déroulement du rêve allemand. Comme on sait, il se terminera par un épouvantable désastre.
L’unification allemande était certes un rêve et aurait pu être un rêve réussi, s’il n’y avait une question de méthode : la méthode militaire, l’usage de la force, l’ambition territoriale, le nationalisme et la guerre étaient des erreurs tragiques.
L’idée était bonne, excellente même, mais la méthode absolument exécrable. C’est ainsi qu’on finit par mourir pour des idées…

D’autres volumes sont prévus. On en reparlera.



Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

On peut le trouver à l'adresse :

http://www.publier-un-livre.com/fr/le-livre-en-papier/261-le-reve-de-guillaume


jeudi 4 décembre 2014

La Lorelei et la svastika

La Lorelei et le Svastika
 
Canzone française – Histoires d'Allemagne – Marco Valdo M.I. – 2010
Histoires d'Allemagne Vialatterie I.

  
 


Telle est la question.




 
On fait parfois des choses sans trop savoir pourquoi. C'est un peu le rythme du pas du poète, de celui qui fait, de celui qu'un bouillonnement intérieur pousse à conter des histoires, à inventer des chansons. Par exemple, je ne sais trop si ce que j'ai fait a sa place ici...

 
Je me demande bien pourquoi donc tu me dis cela, Marco Valdo M.I. mon ami. Qu'as-tu bien pu inventer qui te tracasse à ce point ?... Car je le vois bien, cela te tracasse.
 

En effet, cela me tracasse. Tu l'as bien senti, mon ami Lucien l'âne. Mais il est vrai que tu es mon ami et que tu es un âne sensible. Ce que j'ai inventé, ce qui m'est passé par la tête, puis que j'ai fait, c'est une sorte de chanson de geste, une sorte d'opera secco, une étrange fresque qui, à sa manière, recrée un voyage dans l'Allemagne d'avant 1939... Je devrais dire pour être exact d'après 1918 et d'avant 1939. Bref, un monde un peu oublié, un monde étrange qui a débouché sur le délire du Reich de Mille Ans. Tout comme Rome, Berlin ne s'est pas faite en un jour. Même si elle s'est défaite en peu de temps, mais de cela nous ne parlerons pas. Comment te dire, Lucien l'âne perspicace, je ne sais pas le pourquoi de cette création qui s'est imposée, comme toutes les canzones. Tout ce que j'en sais, c'est qu'elle frappait à la porte avec insistance.
 

Alors, si la muse insistait à ce point, tu as bien fait d'ouvrir et d'écouter son conseil. Mais explique-moi un peu d'où et comment...
 

D'où, d'abord. Cette canzone d'un genre étrange m'a été inspirée par un de mes pères, disons littéraire, ainsi qu'il apparaît dans ma biographie, que je te cite ici. Il y est très exactement dit ceci : "Marco Valdo M.I. est une créature littéraire, c'est un hétéronyme. Il est né des œuvres de Carlo Levi et Italo Calvino. Il a comme parrains : dans la branche anglaise, Laurence Sterne, qui faillit être archevêque d'York, dans un pays où on est prêtre ou évêque ou archevêque de père en fils, dans la branche d'Europe centrale, Joseph Roth et Franz Kafka, du côté espagnol, on le dit parent de Cervantès, en Lusitanie, de José Saramago, dans l'Antiquité, on lui trouve des ascendances du côté de Madaure avec Apulée et enfin, Alexandre Vialatte pour la branche française." Je dirais un certain Alexandre Vialatte. Ce dernier a écrit mille choses, un paquet gigantesque de chroniques... Connue sous le titre étonnant de "Chroniques de la Montagne". Et parmi tout cela, les « Bananes de Königsberg » qui sont elles-mêmes l'origine de la chanson du jour.
 

Voilà pour le d'où. Mais dis-moi, parle-moi un peu du comment.
 

J'y viens, j'y viens. Mais d'abord, si tu le veux bien, écartons la question rituelle de la musique... Je rappelle que Ramuz avait écrit l'Histoire du Soldat avant que de connaître le destin musical que Stravinski lui réserverait. Comme je l'ai déjà dit, le texte est fait, les musiciens sont en retard. Sans doute, y a-t-il du brouillard. Maintenant, le comment, comment dire ? C'est une sorte de film, de journal, une suite comme il y en a en musique, une suite de tableaux, qui quand on considère l'ensemble donne une vision kaléidoscopique de l'Allemagne de ce temps trouble. Maintenant pour l'urgence de cet opus, de cette œuvre – car je ne peux m'empêcher de la considérer comme telle, comme le travail d'un peintre ou d'un musicien, comme une élaboration matérielle, je ne sais trop en donner de raison. Peut-être comme un air dans l'air, une nécessité autonome... Au fait, Cassandre savait-elle le pourquoi de ses récits ? C'est un peu comme regarder avec les yeux de l'aède aveugle l'avènement de ce qui fut ... Une des pires histoires de l'Histoire de l'humaine nation. Un des moments les plus pathétiques et les plus meurtriers de la Guerre de Cent Mille Ans. Peut-être est-ce un regard aigu sur ce ventre d'où a surgi la bête immonde, sur un des ventres qui accoucha d'une bête immonde, car nul n'ignore qu'il y en eut d'autres et qu'il y en a encore... et sur le comment elle a surgi, comment elle a grandi... et en filigrane, sans doute, une histoire d'aujourd'hui, une histoire d'aujourd'hui où il est question de ventre et de bête. Et c'est bien le plus effrayant.

 
Ceci, vois-tu Marco Valdo M.I., me renforce dans cette impérieuse nécessité que je ressens de tisser le linceul de ce vieux monde phytérotique, suicidaire et cacochyme.

Heureusement !
 
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





  BAVIÈRE, MAI 1919 – LE BROUILLARD OPALIN
 
 
Conseils ouvriers en Bavière
Cinquante-trois prisonniers russes libérés
Contre-révolution en Bavière
Cinquante-trois prisonniers russes arrêtés
À Graefelfing, conseil de guerre
Le 2 mai 1919, cinq heures et demie, l'aurore noire
On mène les prisonniers à l'abattoir
Les femmes et les enfants du village pleurent
Dix salves dans les sables de la carrière
À la mitrailleuse, cinq ou sept par paquets
Agonie dans le brouillard opalin du petit matin
Charles Gareis, député, révèle les faits
On le retrouve mort un autre petit matin.
 
 
MAYENCE, MARS 1922 – KONSIDÉRABLES DOKTEURS
 
 
Le Rhin est vert
La cathédrale est rouge
La tour en briques sombres
De sympathiques vicaires
Dans les villages
Offrent des cigares
Une Lorelei traverse la salle
Analyse ou Ingebeur
Une dizaine de Konsidérables Dokteurs
Tout cela est kolossal.
 
 
MAYENCE, AVRIL 1922 – LE SENS CACHÉ
 
 
Dans les gares
On délivre des passeports pour la Sarre
Le mark augmente
Il y a des routes plates
Des sillons lancent des lièvres
Tout ça procure
De bien douces satisfactions
Un philosophe allemand découvre
Un sens caché dans sa réflexion.
 
 
MAYENCE, JUIN 1922 - SOUVENIRS
 
 
Les fils de l'Afrique
Sur les quais du Rhin
Silhouettes kakis
Gueules noires
Fez rouge sur l'eau verte
Le vin « froid » du Rhin
Les univers incontrôlables
Sont inoubliables.
Les souvenirs tranchent sur la vie courante.
 
 
MAYENCE, NOVEMBRE 1922 – LES SURHOMMES
 
 
Retrouver la campagne
Des soirs d'octobre
Un peu de brouillard,
Un peu d'air froid
Des prés un peu blancs
Mais quelle sagesse y loger ?
Il y a les rives du Rhin,
La Lorelei et la cathédrale
Des typographes au teint blanc
Marchent la nuit sur les toits.
 
 
Rheinstrasse
Par la fenêtre
Trois toits d'ardoise
Un clocher d'église
Un ciel gris
Des brasseries pareilles à des cathédrales
Des villas pareilles à des châteaux forts
Des briquets pareils à des revolvers
Des policiers semblables à des amiraux,
Pays de surhommes.
Je rêve, je rêve d'un pays
Un pays... Un pays où
Les désespoirs d'amour ne donnent pas faim
Un pays où
Les tailleurs n'ont jamais fabriqué la culotte d'un roi
Les pâtissiers cuit le biscuit de l'empereur,
Un pays où
Les poètes ne soient pas inspirés des dieux
Les réputations ne soient pas mondiales
Les renommées ne soient pas cosmiques
Un pays où
L'on n'attende pas le messie.
Tout cela ouvre des abîmes mélancoliques.
Sous un soleil catastrophal
Trouve-t-on dans la maigreur des paysans
Le contrepoison aux chaleurs bestiales ?
Quelle attitude adopter au milieu d'un tel chaos ?
 
 
MAYENCE 1923 – LA RACE PURE
 
 
Époque multicolore où des prophètes et des névropathes
Naissent dans les rues mélancoliques des grandes villes
Devant un décor bariolé d'oranges et de tomates
Phantasmes nocturnes en marge des états-civils ,
Ils surgissent de la désolation des temps
Comme au lendemain des guerres surgissent les mendiants.
 
 
C'est la grande faillite de la couleur locale
La planète vidée de ses mystères
Par un trust d'industriels international
Prend des allures de planisphère.
Les demi-mondaines interlopes aux yeux cerclés
Sont prises brusquement d'un grand besoin de simplicité
Demain, les bars serviront de la soupe aux choux
Elles sentent aux tremblements de leurs genoux
Venir des temps plus durs
Elles découvrent le prix de la race pure.
 
 
MAYENCE 1924 – HERMAN HESSE
 
 
Les poètes ressemblent aux oiseaux
Les forgerons ont le cheveu farouche,
La jambe longue, les sourcils loyaux
Le front juste et un entêtement louche
Le poète échange avec la nature
Des signes sans bavures
Des réflexions sans répliques
Il fait de l'œil aux étoiles
Comme les grands voiles
Il chante avec les vents
Il interpelle les nuages
Il songe sur les plages
Il parle avec le temps
 
 
MUNICH 1925 – SUR LA PORTE DES CAFÉS
 
 
À Munich, en 25, svastika sur la porte de cafés
« Interdit aux Juifs, aux nègres, aux Belges et aux Français ».
 
 
BERLIN, AVRIL 1925 – VAINQUEURS DE LA PROCHAINE
 
La misère côtoie les millions illicites.
 
Chère Mademoiselle,
 
Votre petit camarade de classe se permet, à l'occasion de son élection à la Présidence du Reich, de se rappeler à votre bon souvenir. Je tends la main à tous les vrais nationalistes, je désire la paix et j'espère bien que nous serons vainqueurs de la prochaine guerre.
 
Veuillez agréer, Chère Mademoiselle, l'expression de mes sentiments les plus cordiaux
 
von Hindenburg
 
 
BERLIN – OCTOBRE 1925 – LES « LANSQUENETS »
 
 
Les lansquenets aimables jeunes gens
Un peu assassins, pleins de racisme.
Se distinguent par leur antisémitisme
Leur violence et leur besoin d'argent.
Ils finissent au coin d'un bois au petit matin
Dans une tombe mal recouverte, sans horizon
Un génie étrange les pousse à ces jeux malsains
À l'auberge des mauvais garçons
Conspiration, guerre civile, saccages
Incendies, meurtres et pillages.
La Sainte Vehme exécutait.
Bref, la Gestapo s'annonçait.
 
MAYENCE , DÉCEMBRE 1926 - DÉFENSE DE SE SUCIDER
 
Près de Grosshesselohe, le pont sur l'Isar
S'appelle « Le Pont des Suicidés »
Trente mètres de haut, un tremplin
Son passé est tragique.
On a posé un grillage
Et une pancarte :
« Défense absolue de se suicider »
 
 
MAYENCE, MARS 1927 – SUICIDE ET SPORT
 
 
Le service de douze ans dans la Reichswehr
A une grosse influence sur le développement
Du suicide et du sport
Activités nécessaires pour abréger
La vie de la caserne.
 
 
MAYENCE, PANOPTIKUM, MAI 1927
 
 
Sur un bateau chargé de bière et de bruit
Des chœurs d'hommes secouent la nuit
Le bateau des clubs allemands
Les bannières flottent au vent.
Qu'il est beau d'avoir un drapeau
Qu'il est doux d'avoir un drapeau
Qu'il est digne d'avoir un drapeau
 
 
 
Sur « La Mort Blanche »
Un chaland voilé de noir
Les sociétés secrètes
Pavillons de croix gammées
Et têtes de mort
Les Casques d'Acier au garde-à-vous
Windmantel vert et canne
Juges en cagoule
Le Conseil de guerre condamne
À mort
Un engagé de quinze ans.
 
 
DARMSTADT, CIMETIÈRES, SEPTEMBRE 1929
 
 
À Darmstadt
Dans le cimetière de la forêt
Des lapins sauvages sautent les allées
Dérapent dans le sable
Et se perdent dans l'herbe.
Les roses trémières flambent
Des rideaux de buis noirs
Brodés de croix blanches
Sur un ciel d'émail
En demi-cercles sur les gradins
Sépultures des soldats allemands
En rangs serrés, horizontaux
Les mains jointes, disciplinés
Ils dorment dans une gloire symétrique.
Les mouches bourdonnent autour des fleurs.
 
 
À Darmstadt, un jardin dévasté,
Le cimetière des morts en captivité
Quelques croix pauvres et pathétiques
Italiens sous terre comme des médailles antiques
Russes morts à l'hôpital diphtériques
Des Français, rapatriés, il reste pourtant
Les noms dans la pierre du monument.
Deux cent cinquante noms inemployables en allemand
Mazure, Tirel, Receveur, Dupuis, Roques, Durant
Visages de réservistes avec ce sourire
Sûrs de ne plus revenir.
C'était une époque mortelle pour les garçons de vingt-cinq ans.
 
 
BERLIN – 1933 – SVASTIKA
 
 
L'Allemagne est gonflée de mythes
Comme l'énorme Zeppelin
Dans le ciel du matin
Un fétiche définitif s'invite
Svastika des hindous exotiques
Emblème à la frivolité décorative
Portée par ce vent phytérotique
À d'aberrantes dérives
Svastika des hitlériens
Aimant de limaille mythologique
Symbole de la grandeur de l'Aryen.
Rassembleur nationalsocialiste
C'est la croix gammée
Moulin à vent aux ailes pliées
Il a déjà broyé du Juif et du communiste.
 
 
BERLIN – 1935 – NOUS EN SOMMES LÀ.
 
 
Berlin, immense autel à la louange du Führer
Librairies dédiées au dieu et à ses saints
On s'aborde, on se quitte en saluant Hitler
Caserne et librairie : Berlin.
Flamboient les réclames, tournent les rotatives
Mugissent les radios, s'élancent les invectives
On ne naît, on ne meurt que pour Hitler.
Tout se mesure à la vertu guerrière
Berlin : Sparte dans un hall de banque
De noirs SS montent la garde
Des gens défilent bottés jusqu'aux épaules
La nuit, une auto, dans les phares
Une section de chemises brunes répète dans le noir
Tous portent le poignard
Croix gammée – Noir, blanc, rouge.
Photos militaires : tout pour le muscle !
Prestige du bain d'acier.
Suspicion sur l'étranger
L'Allemagne prend du fer
On parle bas, complot, atmosphère
L'Allemagne veut-elle la paix ? Souhaite-t-elle la guerre ?
Il est possible qu'elle soit sincère.
En attendant, voilà
Nous en sommes là.
 

BERLIN 1936 – UNE VILLE DE GARNISON
 
 
Berlin réduite moralement aux proportions
D'une ville de garnison
Sa cuirasse l'étouffe, les arts dépérissent
L'assassinat est un monopole de la police.
À Berlin, provinciale et féerique
Le crime se spécialise dans l'exécution politique
La plaisanterie est punie des travaux forcés
Un peintre de cartes postales apprend aux hommes à hurler
Le grand Aryen blond est majoritairement petit, brun et frisé.
Il lève le bras comme le chien lève la patte.
À tous moments, partout, dans les parcs, dans les rues
Telle est la question.