samedi 15 février 2014

1965 – Les Siffleurs excités

1965 – Les Siffleurs excités

Canzone française – Les Siffleurs excités Marco Valdo M.I. – 2012
Histoires d'Allemagne 66

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



Passager dans la DKW, je regarde par la fenêtre
Un soir à Kiel, un soir à Passau, on bouffe du kilomètre.





Cette fois, Lucien l'âne mon ami, c'est l'auteur lui-même qui joue au narrateur. Sur le conseil ou l'insistance de son maître ès conscience, l'écrivain Hans Werner Richter, fondateur du Groupe 47, un groupe informel d'écrivains des « deux Allemagnes » – la Démocratique et la Fédérale, Günter Grass se lance dans une tournée électorale de soutien au SPD (Parti Social-Démocrate) et son voyage en DKW l'amène dans une série de bastions catholiques, plus réactionnaires les uns que les autres. Une plongée dans l'Allemagne fédérale et la Bavière où il ne fait pas bon tenir des propos progressistes, où il est mal vu de vouloir des solutions pacifiques aux séquelles de la guerre nazie, de proposer de signer la paix avec la Pologne en lui laissant les ex-territoires allemands de Silésie, de Prusse orientale et de Poméranie et même, ce qui est plus difficile à concevoir pour Günter Grass qui en est originaire, Dantzig... Une plongée dans une Allemagne de l'Ouest où il est dangereux de plaider pour la légalisation de l'avortement. Et ce n'est dès lors qu'interruptions, chahuts, sifflets et jets d'œufs. Mais l'orateur tient bon et le discours est prononcé, la réplique est donnée... Quitte à essuyer les dégoulinades d'œufs sur le chemin du retour.


Mais pourquoi donc, Günter Grass se lança-t-il dans pareille aventure ?, demande Lucien l'âne en mettant ses oreilles en points d'interrogation.


Certes pas pour le plaisir du voyage, ni pour tester la DKW, son moteur deux-temps et sa roue libre... En fait, c'est que le narrateur, comme les autres membres du Groupe 47, comme nombre d'intellectuels et d'artistes allemands, voudrait tourner la page de la guerre et surtout, mettre un terme aux attitudes revanchardes, extrêmement dangereuses de la droite – essentiellement composée des chrétiens-démocrates au pouvoir en République Fédérale Allemande et plus encore, en Bavière...


Est-ce que ce sont les mêmes qui aujourd'hui président aux destinées de l'Allemagne ? demande Lucien l'âne un peu effrayé.


En effet, ce sont les mêmes. En gros, ils n'ont jamais digéré d'avoir perdu deux guerres successives... de n'avoir pu étendre le Reich. Ils portent en eux, tiens-toi bien, Lucien l'âne mon ami, la haine du rouge, du syndicalisme, du socialisme et de tout ce qui y ressemble de près ou de loin... Ils sont porteurs de grandes ambitions pour la nation allemande... Et bien que chrétiens, ce ne sont pas des enfants de chœur. Comme tu le verras à la fin de la chanson, ils sont haineux et pyromanes. Un dernier point, et non des moindres, c'est la bataille qui durera encore longtemps autour du « paragraphe 218 », comme il est d'usage de la nommer en Allemagne, c'est-à-dire la bataille autour du droit à l'avortement... Une bataille fondamentale pour la liberté et la dignité de la femme et par voie de conséquence, bien entendu, de l'homme. Évidemment, tu imagines aisément qu'au pays du KKK – Kinder, Küche und Kirche (Enfants – Cuisine – Église), les femmes sont avant tout des mères porteuses... Pas question du minimum d'humanité à l'égard de celles qui ne sont, en fait, que des humains de seconde zone. Pas question de leur laisser la liberté de décider de leur propre vie, de leur propre destin... Alors, venir dans ce fief de corbeaux, où comme dit le narrateur « même les vaches sont catholiques... », défendre le droit à l'avortement... Le faire à Münster devant des familles entières de paysans fanatisés par la propagande ecclésiastique... C'était pour le moins courageux... Un écrivain engagé, en quelque sorte. Et le danger n'était pas que dans les chahuts et les bousculades... À peine rentré chez lui, à Berlin, on incendiait sa maison... Comme dit, Günter Grass, évoquant mil neuf cent soixante-cinq : « Depuis, quelques petites choses ont changé en Allemagne, sauf la pyromanie. »


Décidément, l'Allemagne gardait le goût de certaines manières antérieures... On avait brûlé des livres, ici, on brûle la maison de l'écrivain... Alors, quand on entend de ces jours-ci que la même Allemagne, celle des siffleurs excités, affirme ouvertement qu'elle veut diriger l'Europe pour assurer sa prospérité, il y a de quoi avoir des frissons... Bien sûr, on le voit dans la chanson, il existe des gens en Allemagne à qui ces ambitions ne plaisent pas, il existe une autre Allemagne, mais comme d'habitude, il faut replacer cette histoire dans celle de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font contre les pauvres afin de les dominer, de les exploiter, de les asservir, de les soumettre à la loi libérale de l' « Arbeit macht frei », cette loi du travail obligatoire, aux salaires réduits... « Regardez ce qu'ils font aux Grecs... ». Alors, Marco Valdo M.I., mon ami, faisons comme Günter Grass a fait tout au long de son œuvre, tissons le linceul de ce vieux monde débile, gâteux, malsain, minable et cacochyme


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le peuple sifflomane rugit par le sifflet
Quand on siffle, on est égaux.
Ça ne mange pas de pain et ça tient chaud
Et ça fait toujours de l'effet.

Qu'allaient-ils tous, cette année-là
Faire à Munich en pays bavarois ?
Allons, allons, poussez pas, messieurs-dames.
À l'expo, tous en train, tous en tram.

Hans, le fils du pêcheur
Mon maître et mon précurseur
M'a dit : maintenant, c'est à toi de t'user
Et j'y suis allé.

Passager dans la DKW, je regarde par la fenêtre
Un soir à Kiel, un soir à Passau, on bouffe du kilomètre.
Hier à Mayence, et de bourg en bourg,
D'églises en cloches, aujourd'hui Wurtzbourg.

On a roulé en pays catho, toute la sainte journée
Que cherchez-vous dans la ville de Killian ?
Comme Diogène avec sa lanterne... Je cherche Tilman
Tilman Riemenschneider, le sculpteur aux mains brisées

On roulait socialo, on roulait pour la paix
On disait de renoncer, de laisser aux Polonais
La Prusse-Orientale, la Silésie
Dantzig et la Poméranie.

Allons, allons, poussez-vous, messieurs-dames.
À l'expo, tous en train, tous en tram
À Munich, dans la rue de Mars, sous la toile
Dans la cage aux lions, sur la piste aux étoiles

À cause du paragraphe 218, partout où on passait
On recevait des œufs, ça dégoulinait
Dépénaliser l'avortement, un geste d'humanité
Rien que l'idée déchaînait les excités.

Le peuple sifflomane rugit par le sifflet
Quand on siffle, on est égaux.
Ça ne mange pas de pain et ça tient chaud
Et ça fait toujours de l'effet.

Qu'allaient-ils tous, cette année-là
Faire à Munich en pays bavarois ?
Allons, allons, poussez pas, messieurs-dames.
À l'expo, tous en train, tous en tram.

Quand je suis rentré à Berlin, j'étais épuisé
Le passé s'est réveillé en pleine nuit
Anne et les enfants ont entendu du bruit

L'entrée était en feu, les pyromanes étaient passés.

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