vendredi 27 juin 2014

1927 - Année dorée de la danse

1927 - Année dorée de la danse

Canzone française – Année dorée de la danse – 1927 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 28
An de Grass : 27

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en
1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude
Porcell et Bernard Lortholary.





1927 - Année dorée de la danse
(Triptyque Otto dix)


C'était donc, dit le narrateur, l'année de ma naissance... On est en 1927 et l'année de la naissance du narrateur et même, dit-il, de sa naissance dorée. Ainsi commence la canzone du jour...


Oui, dit Lucien l'âne en souriant, j'entends bien ce que tu me dis, mais je me pose une question...De quel narrateur s'agit-il ? On devrait logiquement supposer que ce n'est ni Berta, ni Wilhelm, ni
le maître d'équipage de l'Empereur... Ni la journaliste suisse, ni les Orages d'Acier, ni à l'Ouest...


Et de fait, tu as raison... Ce n'est aucune de ces personnes et vérifications faites, ce devrait être Günter Grass lui-même. Résumons : selon la canzone, le personnage du narrateur serait né
en 1927... Günter Grass est né en 1927 ; à Dantzig (présentement, Gdansk), et dans la canzone, le narrateur dit être né à Dantzig ; Günter Grass est né le 16 octobre et le narrateur parle de la mi-
octobre. Et puis, et puis, Günter Grass a écrit le Tambour (Die Blechtrommel) et d'autres histoires, d'autres grands romans, qui avec ce dernier forment « La Trilogie de Dantzig ». Et voilà qui est
intéressant, même si c'est un hasard, mais Dantzig est un lieu problématique... et même terriblement problématique, tellement problématique qu'elle (Dantzig est une ville et même, comme tu le
verras dans la canzone, une ville libre) va être la raison du déclenchement de la future guerre mondiale. Le prétexte qui sera avancé par l'Allemagne pour envahir la Pologne en 1939... Mais
comme tu vois, on n'y est pas encore, quoique la rumeur des fanfares se fasse entendre dans le lointain... Mais était-ce celle des fanfares anciennes ou des fanfares futures ? En somme, on était
dans ce qu'on a si joliment appelé depuis : l'entre-deux guerres.


Ce serait d'ailleurs, dit Lucien l'âne, cette « entre deux-guerres », ce serait d’ailleurs là une excellente définition de la paix. Du moins tant qu'on n'aura pas mis fin à la Guerre de Cent Mille Ans et à la folle course à la richesse qui y préside, qui pousse les riches à exploiter toujours plus les pauvres et à assurer leur domination par la terreur, y compris quand ils en sentent le besoin par les actions les plus sanglantes. C'est pourquoi, il me semble si important de consacrer ma vie et mon
temps à tisser le linceul de ce vieux monde belliqueux, militariste, surarmé et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



L'année dorée de ma naissance
Est marquée par la danse
Mi-octobre, mi-val d'automne
Dans le lointain, les fanfares résonnent
Golden pommes, pommes d'or
Ville libre, Dantzig est un port
Le Reichsmark se remettait de ses délires
Avant ce fut terrible, après ce sera pire
Oh dangers existentiels de la philosophie trop commode
Un verre à la main, l'Allemagne sacrifiait à la mode
Au casino de Dantzig, dès le mois d'août
Les girls, les girls, les girls, partout

Maman m'attendait avec, dans l'oreille, un ténor
Richard Tauber un vrai tombeur
Je t'ai donné mon cœur...
Je t'ai donné mon corps
Dans le sirop de Franz Lehàr
Pays du sourire et fils du tsar
Moi, impatient, j’attendais ma sortie
L'Allemagne, elle, attendait son Messie
Il viendra, il viendra plaqué or, plaqué or
À Paris, à Berlin, tambour major,
Joséphine en bananes semait l'émoi partout.
Des girls, girls, girls, partout

On dansait beaucoup ces années-là
Longues jambes dénudées, falbalas
Cabarets, casernes, filles à soldats
Atalante courait devant Hippomène
Berlin, Paris, viens, je t'emmène
Bien loin de Dantzig, ville de couloir.
Danser nus, danser dans le noir
Oncle Max mimait en agitant les doigts
Longues jambes dénudées, falbalas
On dansait beaucoup ces années-là
On criait, on chantait, on dansait partout.
Des girls, girls, girls, partout

Maman a fait un voyage avec Force par la Joie
La danse, comme elle aimait ça
En Bavière, il y avait un air nouveau
Une danse plus rude, plus rustique
En culottes de cuir aux allures folkloriques
Grandes chaussettes et chapeaux verts à blaireau.
Moi, impatient, j’attendais ma sortie
L'Allemagne attendait son Messie
Il viendra, il viendra gammé or, gammé or
À Berlin, à Paris, tambour major,
Des gars, des gars, des gars, partout
Semant l'effroi, l'effroi, l'effroi, partout

On dansa beaucoup ces années-là
Longues jambes dénudées, falbalas
Cabarets, casernes, filles à soldats
Attelée aux chars de la mort,
Atalante ramassera les pommes d'or

1928 - Les Trois Frères de Barmbek

1928 - Les Trois Frères de Barmbek
 
Complainte pour les enfants frivoles
 
Canzone française – Les Trois Frères de Barmbek : Complainte pour les enfants frivoles – 1928 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 29
 
An de Grass : 28

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.
 
 


 
Cette fois, c'est une complainte... La complainte, comme tu le sais, Lucien l'âne mon ami, est une forme de lamentation et dans ce cas, c'en est bien une... C'est la plainte triste d'une mère qui raconte à ses petits-enfants, l'histoire de sa jeunesse au temps où ses propres fils étaient encore en vie jusqu'au temps de leurs morts. Elle commence, cette histoire tragique, par la mort de leur père... Un accident de travail... une palette d'oranges qui tombe sur le dos de ce que chez nous on appelle un docker, un travailleur des docks, d'un fort du port comme il a des forts des Halles, un débardeur, un chargeur, un portefaix, disait-on au temps où on parlait encore français. Donc, le mari, le père de ces trois garçons était mort au travail, la grue a lâché, le câble s'est brisé... défaut de prévoyance, défaut d'entretien, manque de précaution, sécurité défaillante... mais comme bien souvent, le patron rejeta la faute sur le mort afin de refuser toute indemnisation. Et la mère, restée veuve, a bien dû se débrouiller pour nourrir et élever ses trois garçons. Cette petite famille vit à Barmbek, dans la banlieue de Hambourg, grand port de commerce.


Je comprends mieux le titre de ta canzone du jour, mon ami Marco Valdo M.I. . Par parenthèse, il m'en rappelle étrangement d'autres, par exemple : Les trois frères de Venosa [[http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=953&lang=it]]... Et ce sous-titre, il me semble l'avoir déjà vu quelque part aussi...

En effet, ce sous-titre « Complainte pour les enfants frivoles », qui aurait pu être le titre, renvoie directement au titre d'un roman d'Alexandre Vialatte,  « La complainte des enfants frivoles »[[http://calounet.pagesperso-orange.fr/resumes_livres/vialatte_resume/vialatte_complainte.htm]] écrit entre 1920 et 1928 – précisément. Alexandre Vialatte dont j'avais tiré les deux premières qui servent de préambule à ces Histoires d'Allemagne et de fait, si l'on y réfléchit bien, ces trois frères, comme des millions d'autres, ont été bien frivoles de ne pas refuser toute collaboration avec le nazisme. Quant au titre lui-même, si l'on y trouve les trois frères, s'il est semblable, l'histoire n'est pas du tout la même et les trois frères de Barmbek ont un comportement très différent de celui de ceux de Venosa. Souviens-toi, les trois frères de Venosa étaient des paysans en lutte contre le pouvoir; ici, ils s'y rallieront tous les trois et à quel pouvoir : au IIIièmeReich, au régime nazi. La seule chose similaire, c'est qu'ils en mourront tous les trois des suites de leurs activités guerrières – les uns – de Venosa – par traîtrise; les autres – de Barmbek – par bêtise. Mais ici, la canzone commence en 1928... Cette année-là, en Allemagne, il y a des élections et les affrontements sont très violents... À ce stade, le SPD (le parti social-démocrate allemand) emportera la mise... La droite recule, le parti nazi n'est encore qu'à 2,6 %; on le croit vaincu, on le croit sans danger. La canzone permet de voir – comme cela se passe actuellement dans divers pays d'Europe – comment des ouvriers, descendants et enfants de militants, finissent par rejoindre les pires rangs : fascistes, nationalistes et par soutenir les pires dérives... Pourquoi ? Comment ? Car tout ça a quand même fini par plusieurs dizaines de millions de morts...


Comment ? Pourquoi ? Vois-tu, Marco Valdo M.I. mon ami, c'est une question lancinante... Mais je crois que la réponse, on peut la trouver si on resitue ces comportements dans le cadre de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour les soumettre à leurs diktats, les exploiter, pour accroître leurs propres pouvoirs, pour étendre leurs privilèges, pour développer leurs richesses. Les uns se rallient par peur, les autres pour un emploi ou un bénéfice, les autres pour un poste, pour une place, pour la gloriole... D'autres enfin, comme Herbert finissent par s'y rallier en prenant prétexte de l'obéissance, du respect des institutions, du devoir d'État, d'amour de la Patrie et autres bonnes mauvaises raisons.


Je vois, je vois, dit Marco Valdo M.I., mais je n'ignore pas non plus combien la lâcheté peut occulter les regards les plus perçants. Ce n'est peut-être ni facile ni confortable de résister à la corruption, de rester toujours sur ses gardes (Ora e sempre : Resistenza !) par rapport aux sollicitations de la bête immonde, surtout quand elle se présente sous les apparences de la légalité, quand elle pénètre dans votre vie en se voilant des fêtes, en présentant une sorte de pays du sourire... Mais il faut, il faut se tenir à l'égard de l'appel des sirènes ; au besoin, se lier au ma comme le fit Ulysse le sage. C'est une question de santé morale, c'est de l'ordre du devoir moral, de cette stature éthique intérieure qui vous tient droit, qui vous permet de traverser la vie sans honte.


Tu dis juste, Marco Valdo M.I. mon ami, cette résistance quotidienne et obstinée, nous nous devons de la maintenir et de l'accomplir en tissant heure après heure, patiemment, le linceul de ce vieux monde pervers, souriant et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.
 
 
 
Écoutez, ô enfants, la complainte de mes plus beaux jours
Écoutez, enfants frivoles, ce qui se passait dans ce faubourg
Aux temps anciens de mes belles amours
Un vrai roman à Barmbek, banlieue de Hambourg.
Uniformes et sang noirs, un roman dur et ambigu
Une histoire comme j'espère, vous n'en verrez plus.
 
Descendants de socialistes et socialistes de conviction
On n'était plus que quatre à survivre avec la pension
Un reste de famille, moi et mes trois garçons
Après l'accident qui tua net leur père au boulot
La palette d'oranges lui était tombée sur le dos
Et puis, l'indemnité refusée par le patron.
 
Quand le tintouin a commencé, jeunes sans malice
Ils étaient encore tous les quatre à la maison.
Service et uniforme, Herbert, l'aîné, était dans la police
Rêveur tranquille d'insectes et de papillons
Jochen conduisait les barges aux docks du port
Heinz manœuvrait le café pour l'import-export
 
Autour de la table, ça riait, disputait pendant que je servais
Jochen ardemment communiste hurlait
Heinz, le SA, le nazi, le fasciste répliquait
Herbert, l'aîné, les calmait.
Quand les travailleurs se battent entre eux, qu'il disait
C'est tout bénéfice pour les riches et les patrons, qu'il disait.
 
Mais après... Arrivent mai et les élections
Deux morts, deux camarades socialistes assassinés
À Barmbek, les communistes qui tiraient de leur camion
Ont éclaté la tête de Tiedeman le menuisier
À Einsbüttel, les SA, ces nazis, ces assassins
Pour une affiche, ont liquidé Heidorn au petit matin.
 
Jochen, devenu chômeur a rallié Hitler
À la maison, la paix est revenue le temps de commencer la guerre
Jochen s'est engagé : sous-marinier, il n'en est pas revenu
Heinz est allé se perdre en Afrique, on ne l'a pas revu
Herbert est allé en Ukraine faire de sales boulots
Lui, il est revenu ; il s'est tu ; le cancer a eu sa peau.
 
Herbert m'a laissé Monika et trois filles
Sa façon à lui de prolonger sa vie
C'est pour elles que je chante
Ce qui, toutes les nuits, me hante
Écoutez, ô enfants, la complainte de mes plus beaux jours
Écoutez, enfants frivoles, ce qui se passait dans ce faubourg.
À Barmbek, près de Hambourg...


1929 – Le Vieil Adam et la Grenouille verte

1929 – Le Vieil Adam et la Grenouille verte



Canzone française – Le Vieil Adam et la Grenouille verte – 1929 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 30

An de Grass : 29

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.






Et advînt le temps de la grenouille, verte, verte
Elle se vendait mieux que les petits pains
Copie du Trèfle jaune, mais verte, verte



Voici, Lucien l'âne mon ami, une canzone nantie d'un titre digne du bon la Fontaine ou d'Ésope ou carrément, tu sais que ce n'est pas dans mes habitudes, mais quand même, carrément biblique. Comme tiré de l'Ancien Testament. Elle s'intitule : Le Vieil Adam et la Grenouille verte.


Oui, c'est assez amusant comme titre..., dit Lucien l'âne en brayant. Mais comme disait le rédac'chef, de quoi s'agit-il ? Quoique la couleur verte de ta grenouille, pour si naturelle qu'elle soit chez la rainette, me fasse penser à la chandelle du Père Ubu... En tous cas, cela me semble, une histoire extraordinaire. Es-tu bien sûr qu'elle ait sa place ici, dans les Histoires d'Allemagne et dans les C.C.G. ?


De cela, je suis absolument certain. C'est une saga extraordinaire dont tu verras que si, en effet, elle raconte l'histoire du vieil Adam, il ne s'agit pas de celui qu'on croit et d'une grenouille verte, qui n'est pas plus celle qu'on imagine. Le vieil Adam était un industriel qui fabriquait des machines à coudre et la Grenouille verte était une automobile. Le lien entre les deux tient de la descendance... En quelque sorte, le vieil Adam serait l'ancêtre direct de la grenouille... Pour éclairer ta lanterne et celle d'autres personnes, je te dirai que le vieil Adam s'appelait Monsieur Opel et que la grenouille fut une voiture de marque Opel, que les enfants, eu égard à sa couleur verte, l'avaient affublée de ce surnom de grenouille. Le reste est dit dans la chanson... par un narrateur qui fut ouvrier dans les usines Opel du temps de la grenouille et au-delà. Il y a beaucoup à dire et beaucoup à réfléchir dans cette chanson qui est traversée par deux guerres mondiales et mille autres détails et mille perspectives inhabituelles. Comme celle de cette usine de fabrication d'automobiles qui à chaque guerre se transforme en fabrique de matériel de guerre... Comme celle de cette Grenouille qui a survécu aux événements et à son propriétaire d'origine, lequel dort sous la terre d'Ukraine...


Si je comprends bien ce que tu me dis, Marco Valdo M.I. mon ami, ce serait à nouveau et vu sous un autre angle, un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches – ici, les descendants von Opel, la Général Motors... - mènent contre les pauvres afin d'en tirer le profit maximum et plus encore, de les écraser sous leur domination, de les obliger à aller assassiner d'autres pauvres, d'étendre leurs pouvoirs... Et dès lors, Ora e sempre : Resistenza !, tissons le linceul de ce vieux monde avide, productif et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Au commencement était le vieil Adam
Et sa machine à coudre
Faite de ses propres mains
Dans la grange de son oncle
Ici, à Russelheim.
Tant qu'il était encore en vie,
On s'est étendu, de fil en aiguille,
Du hangar à l'atelier, d'atelier en atelier
Et quand en onze, l'ancien bâtiment a brûlé
On a construit une grande usine.
Il était déjà mort le vieil Adam.
Comme d'épuisement.

Du temps du vieil Adam, nous les ouvriers
On a tout fabriqué
De la machine à coudre à la bicyclette
De la chaîne de vélo à la carrosserie et au moteur d'autos
Ici, à Russelheim
On a grandi en nombre par paliers
Comme grandissaient les ateliers
On est passé de l'unité aux milliers.
Au moment de la guerre et des canons
On a délaissé les autos pour les camions
Puis, vînt la paix et le printemps
Et advînt le temps de la grenouille, verte, verte
Elle se vendait mieux que les petits pains
Copie du Trèfle jaune, mais verte, verte
Presses hydrauliques et soudure par points
Avec elle, finies les pertes, pertes, pertes
Ici, à Russelheim
En vingt-neuf, les jeunes messieurs von Opel
Nous ont vendus, nous leurs ouvriers
Comme des esclaves sur un marché.
Aux Américains de G.M. et sans appel
À peine américanisés,
Hop-là, dehors sur l'heure
Nous voilà, presque tous chômeurs

Douze chevaux, cinq litres au cent, soixante à l'heure
Avec la venue d'Adolf, le bienfaiteur des grenouilles
Cent-vingt mille autos toutes vertes
Couraient, sautaient sur les routes d'Allemagne
Ici, à Russelheim
Au moment de la guerre, finies les grenouilles
Et sur les autoroutes du génial Führer
Roulaient nos camions pour la Wehrmacht
Et dans l'air, nos bombardiers pour la Luftwaffe.
Quand tout fut bombardé, j'ai repris un boulot chez Opel
Mon frère est resté là-bas, en Russie, seul sous le sol
Et dans mon garage, il y a toujours sa grenouille verte, verte, verte.

1930 – Chez Diener

1930 – Chez Diener

Canzone française – Chez Diener – 1930 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 31


An de Grass : 30
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.


Franz Diener - Max Schmeling
Berlin  1927

Franz dit : Je suis très fier
D'avoir perdu mon match contre Max le meilleur



Nous voici à nouveau dans ces Histoires d'Allemagne, qui, tu t'en doutes bien, Lucien l'âne mon ami, vont nous occuper un certain temps encore.


Hou là là, oui, je le pense bien, Marco Valdo M.I. mon ami. À mon sens, sans doute encore une bonne année. Et qui sait ce que tu vas encore me raconter. Dans l'ensemble, on l'imagine assez clairement : le Reich, la guerre, la division, la réunification, le mur tombé d'un seul côté... La marche vers la Grande Allemagne, la marche vers la Grande Europe... C'est carrément téléologique.


En effet, Lucien l'âne mon ami. C'est bien à une téléologie qu'on a à faire ici. D'ailleurs, chacune des canzones qui ont été présentées jusqu'à présent, tu le remarqueras, chacune tend à décrire un mouvement dans le temps. En somme, elle ne raconte pas un instant, mais bien un instant comme point dans un tracé d'histoire. Les histoires sont des histoires dans l'Histoire. Je vois bien que mon propos est bizarre, mais je vois mal comment le formuler différemment. Ici, l'anecdote – c'est-à-dire la petite histoire particulière qui sert de clé pour entrer dans le processus historique est celle d'un boxeur. C'est une anecdote et comme toutes celles que nous avons vues jusqu'ici, elle prend la forme d'une parabole. Elle eût pu s'en tenir à cette histoire de boxeur, à l'histoire de la boxe, à parler aussi de Max Schmeling, de ses combats... Elle aurait pu déborder sur d'autres boxeurs : Primo Carnera, Joe Louis...
Mais tel n'est pas le cas dans la canzone. Elle n'accorde pas trop d'importance à ces événements pugilistiques et regarde la vie dans un terme plus long pour se rendre compte de la brièveté des choses... On est boxeur un temps assez court et il vaut mieux qu'il soit le plus court possible, sinon les dégâts causés par le noble art sont irréversibles et catastrophiques. De cette gloire, sur cette gloire, on ne peut fonder une vie... Comme sur toute gloire, d'ailleurs. Et il faut bien se reconvertir et Franz Diener a une reconversion plutôt heureuse... Il s'installe au cœur de la vie nocturne de Berlin et de son comptoir-observatoire, il va connaître la vie culturelle de son temps... Au départ, on y trouve un chanteur que nous connaissons bien toi et moi, car nous avons déjà traduit deux de ses chansons, dont Bürgerliche Wohltätigkeit [[http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=37187&lang=it]] écrites par Tucholsky, mais Ernst Busch en écrira lui-même au moins deux cents... et à la fin de l'épisode, on trouve l'écrivain suisse Friedrich Dürrenmatt qui commande une tournée.


Je vois, dit Lucien l'âne. Mais comment peut-il ce boxeur – fût-il champion d'Allemagne des poids lourds vers 1930 avoir une vision aussi panoramique...


Tout simplement parce que son établissement, un simple bistrot au départ, mais un bistrot de nuit attire d'autres boxeurs, des gens qui gravitent autour de la boxe et des admirateurs des boxeurs. Bertolt Brecht, par exemple, était assez amateur de la boxe. Je te rassure : ce n'est pas mon cas. Puis, comme c'est devenu en ces temps-là un lieu du Berlin nocturne, il va attirer les gens qui sortent la nuit. Et il va garder cette caractéristique. Un lieu ouvert la nuit, pas cher, où l'on peut rencontrer des artistes, le Groupe 47, par exemple, qui va porter au monde la littérature allemande... Et un bistrot pas cher... Il existe d'ailleurs toujours, il porte toujours (aux dernières nouvelles) le nom de Diener et il est toujours au même endroit. Sic transit... Il témoigne aussi comme notre chanson que
« Souvenirs, souvenirs désuets
La gloire, le Reich, comme tout cela est éphémère. ».

Certes, dit Lucien l'âne en s'étirant comme un chat qui s'éveille, les gens et les choses sont éphémères, mais il en est de moins éphémères que d'autres et qu'il faudrait hâter... Comme par exemple la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin de magnifier leurs profits, d'accentuer leur domination, d'étendre leurs privilèges. Alors, pour notre part, reprenons notre tâche et tissons, Marco Valdo M.I. mon ami, le linceul de ce monde brutal, sournois, exploiteur et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Mais rien que pour dire, mes amis
Quand Franz a ouvert son boui-boui
Bien avant la guerre, avant même la montée du branleur
Y avait des artistes, y avait des sportifs, y avait les boxeurs
Tout ce monde se mélangeait
Pour dire, y avait Ernst Busch, qui chantait
Acteur, metteur en scène, contemporain de Diener
Ernst Busch chantait la Totenmelodie de Tucholsky
Quand les SA sont venus l'arrêter chez lui
Il avait passé la nuit chez Diener
Il dormait encore, il n'a pas ouvert à ces gens-là
Le jour-même, il filait en Hollande avec Éva
Puis, Belgique, Russie, Brigades Internationales
Et chanteur à Radio Madrid contre les fascistes

Dans les années cinquante, soixante
On sort progressivement de la tourmente
Un coin sympa pour les habitués du soir
Franz sert derrière le comptoir
À Berlin, Grolmanstrasse, métro Savigny
Nous autres du groupe 47, souvent, on y passe la nuit
Chez Franz Diener, on boit le schnaps et la bière
Œufs durs, moutarde, boulettes et desserts
Après les camps et les prisons et la guerre,
Ernst Busch joue et chante au Berliner.
Ne restent là à causer jusqu'au petit matin
Que des artistes, des gens du spectacles, des écrivains
Dürrenmatt, venu de Berne, y conte la galaxie.
Et commande une tournée pendant que l'Allemagne cajole son amnésie.

Diener poings en haut, Diener poings en bas,
Un gars avec qui on ne se dispute pas
Champion d'Allemagne mil-neuf-cent-vingt-trois
Un mètre quatre-vingt-trois
Quatre-vingt-un kilos, à ce moment
Donc, sur les photos de l'ancien temps
Torse nu, poings en l'air
Dans ses poses de boxeur
Franz dit : Je suis très fier
D'avoir perdu mon match contre Max le meilleur
Champion du monde et futur centenaire
Même si aujourd'hui, il élève des visons et des poulets.
Souvenirs, souvenirs désuets

La gloire, le Reich, comme tout cela est éphémère.

jeudi 26 juin 2014

1931 – Nous voilà !

1931 – Nous voilà !

Canzone française – Nous voilà ! – 1931 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 32

An de Grass : 31

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.


Allemagne, Führer, nous voilà !
Tous ensemble, tous ensemble, Ja ! Ja !



En vérité, je te le dis, il s'agit de comprendre, de comprendre, mon cher Lucien l'âne mon ami, comment tout cela est advenu et corollairement, comment tout cela pourrait advenir. Rappelle-toi ce que je t'ai déjà dit, notre poésie est un instrument extrêmement fin et rigoureux pour aller chercher au cœur-même des choses, des temps et des événements, la compréhension du monde. Évidemment, notre méthode est assez arbitraire... Elle commence quelque part et elle éclaire un point assez réduit de l'ensemble des événements du monde à ce moment, mais elle multiplie les points de vue et tous ces points de vue mélangés forment une image de ce monde : c'est la technique du kaléidoscope. Cependant, elle fonctionne un peu comme les sismographes si par exemple, l'on se réfère à la géologie... Ce serait l'instrument d'une sorte de géologie des histoires humaines... Elle retrouverait la trace des courants qu'on dirait, pour rester dans la métaphore, telluriques ou telluriens, à ton goût. Autant dire, souterrains. Éléments qu'on ne distingue pas quand on veut tout embrasser d'un seul regard – qui trop embrasse, mal étreint, dit le proverbe de ma grand-mère. Mais peut-être, serait-il bon de préciser la chose encore un peu. Disons les signes d'un tellurisme historique. Je vois bien ton regard consterné devant tant de dérive scientifico-poétique, mais...


Et tu peux bien, car là, mon ami Marco Valdo M.I., j'aimerais vraiment que tu éclaires ma lanterne... et que tu me dises, notamment, ce que cette étrange introduction peut bien avoir à faire avec la chanson « Nous voilà ! » et puis aussi, ce que veut dire ce titre énigmatique.


Pour le titre, d'abord. Il n'est énigmatique que parce que ta mémoire est un peu endormie. Souviens-toi d'un chant qui fut, en quelque sorte l'hymne de l'État Français, cette machine de pouvoir qui s'était vendue à l'Allemagne hitlérienne. Bref, pour faire court, je te renvoie à « Maréchal, nous voilà ! », que durent se farcir tous les enfants de France pendant les années brunes (on en trouve facilement le texte, mais il est vraiment très con), digne de Déroulède et son Clairon [[http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=9143&lang=it]] et des plus stupides discours fascistes – voir par exemple, celui du Sieur Mussolini annonçant l'entrée en guerre de l'Italie, le 10 juin 1940 contre la France déjà vaincue par son allié allemand. Ne criait-il pas dans un accès de mégalomanie dont il était coutumier : « Combattants de terre, de mer et de l'air ! Chemises noires de la révolution et des légions ! Hommes et femmes d'Italie, de l'Empire et du Royaume d'Albanie !... ». Énaurme ! Voilà, pour le « Nous voilà ! ».


D'accord, je vois bien tout cela. Mais explique-moi quand même ce tellurisme historique...


D'abord, Lucien l'âne mon ami, tu sais bien qu'il ne faut jamais prendre mes réflexions au pied de la lettre et que parfois, souvent même, elles dérivent gentiment et écornent ainsi certaines prétentions épistémologiques. Pour dire les choses simplement, ce tellurisme est une façon de dire qu'à écouter les petites histoires ici racontées en chansons, il est possible de mieux voir certaines caractéristiques de l'évolution de l'Allemagne et peut-être ainsi pouvoir anticiper sur certaines évolutions similaires actuelles de l'Europe, dans laquelle je te le rappelle, nous vivons. En l'occurrence, ici, dans cette chanson, on apprend à se méfier des gens en chemises de couleur uniforme – peu importe la couleur et de la galvanisation des foules par l'un ou l'autre escroc, par un de ces illusionnistes, par un de ces prometteurs de beaux jours, un de ces amateurs de gloire et de pouvoir.


En somme, c'est un texte prophylactique...


En effet. Et dernière précision, qui montre que notre kaléidoscope grassien fonctionne à partir de matières solides, l'événement que raconte la chanson, ces cent mille S.A.(Sturm Abteilung – Section d'Assaut) qui se rassemblent à Braunschweig (Brunswick), a réellement eut lieu le 18 octobre 1931 et il ne fut pas pour rien dans l'ascension de Hitler vers le Reich millénaire, son incarnation en Fürher pangermanique.


Et comme souvent j'aime à le remarquer, il rapporte un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour asseoir plus encore leur pouvoir, pour assurer leurs richesses, pour étendre leurs prérogatives, pour intensifier leur exploitation. Ainsi, crois-moi Marco Valdo M.I. mon ami, c'est un devoir d'humanité de tisser le linceul de ce vieux monde adulateur, rempli de gloriole et d'ennui, rébarbatif et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




1931, à Braunschweig, Hitler rassemble ses SA
La nation, la lie de la nation allemande unie
Crie, brisant le silence brun, Führer, nous voilà !
La nation, la lie de la nation allemande unie
De Poméranie, de Franconie, de Bavière, de Rhénanie
Des côtes, des plaines, des montagnes,
Enfin, venue de toute l'Allemagne.

Allemagne, Führer, nous voilà !
Tous ensemble, tous ensemble, Ja ! Ja !

Avec nos chemises soldées de douaniers austro-hongrois
Tous en tenue d'honneur brune
Dans l'ordre et la discipline, d'un même pas d'oie
Culottes de cheval et chemises brunes
Cent mille des Sections d'Assaut, cent mille S.A.
Saluent de leurs cent mille bras droits
Le Führer au priapique bras droit

Allemagne, Führer, nous voilà !
Tous ensemble, tous ensemble, Ja ! Ja !

Cent mille, on avance au rythme cadencé
Devant Lui et Lui qui nous regarde défiler
A pour chacun un regard appuyé
Moi, je l'ai croisé son regard, un instant
Ses yeux me pénétraient et m'emplissaient
De plaisir. Notre armée brune rugissait
Sous son œil noir conquérant.

Allemagne, Führer, nous voilà !

Tous ensemble, tous ensemble, Ja ! Ja !

dimanche 22 juin 2014

1932 – N'importe quoi, mais quelque chose

1932 – N'importe quoi, mais quelque chose

Canzone française – N'importe quoi, mais quelque chose – 1932 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 33


An de Grass : 32

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.








C'est vraiment « N'importe quoi... », le titre de ta chanson d'Allemagne..., dit Lucien l'âne en se marrant et en sautant d'un pied sur l'autre, à quatre temps.


Oui, évidemment et je ne vois pas ce qui te fait tant marrer. D'ailleurs, quand tu sauras de quoi il s'agit et ce que cela suppose, subodore, implique, entend, sous-entend, prédit en quelque sorte, il n'y a vraiment pas de quoi se réjouir. Déjà, si tu as un peu de mémoire, tu te souviendras qu'à la précédente canzone d'Allemagne, on entendait des fanfares et des bruits de pas. Tes grandes oreilles d'âne avaient bien perçu le son fêlé du Blechtrommel [[http://www.youtube.com/watch?v=PV-cRHZQo8E]], du tambour de fer-blanc, les hurlements rauques et stochastiques de l'oncle incarné. Adolf, de cent mille adulateurs annonçait un règne de mille ans. Ses inférences, heureusement, l'égaraient...


N'empêche, dit Lucien l'âne, il a démontré que l'horreur est humaine. C'est donc cela ce n'importe quoi qui parsème ton récit.


Cela et bien d'autres choses encore. Par exemple, ces millions de chômeurs; par exemple, ces régions entières transformées par les miracles de la terminologie officielle en poches de chômage... pendant que – comme disait Léo Ferré – pendant que l'Europe bavarde.

Attends, attends, Marco Valdo M.I. mon ami, n'es-tu pas atteint de dyschronie, cette maladie qui cafouille avec le temps, avec laquelle tu prends une époque pour une autre, où la confusion règne tellement qu'on finit par ne plus savoir quand se passent exactement les choses. Bref, est-ce que tu ne bats pas la campagne ? Car, j'ai bien l'impression que les années se mêlent dans ton esprit.


Allons, allons, Lucien l'âne mon ami, ne t'inquiète pas ainsi. Bien sûr, on est en 1932; bien sûr, on est à Remscheid dans la Ruhr, et c'est bien de cela que parle la canzone ou plutôt, le narrateur de la canzone. Mais il parle de maintenant, je veux dire d'un endroit dans le temps qui est notre contemporain, disons, si tu le veux bien, au début de ce millénaire. Et il se souvient de son enfance, dans ce quartier de Remscheid rongé par la rouille et la misère. Qui est ce narrateur, peu importe. Il est celui-là qui raconte et qui fait les comptes avec le temps passé. Et il compare ce qui était hier l'Allemagne, la grande Allemagne en gestation et aujourd'hui, l'Europe, la grande Europe en gestation... Et ce qu'il entrevoit, c'est que ce qui était hier est encore aujourd'hui. Simplement, le terrain s'est agrandi, le nombre de participants a été multiplié, mais globalement, la situation est semblable, sinon pire... Et crois-moi, il a raison :
« Aujourd'hui, des choses pareilles peuvent à nouveau arriver
À part les millions de chômeurs, on a tous un boulot – mal payé
On regarde à la dépense, on mange quand on peut
Chez nous, comme partout, les riches, vivent de mieux en mieux
Il faut qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose. »

Je le pense aussi. Il faut qu'il se passe quelque chose, il nous faut résister (Ora e sempre : Resistenza !), il faut mettre fin à ce monde imbécile avant qu'il ne soit trop tard et que ne reviennent hanter nos jours et nos nuits les hurlements rauques et stochastiques de l'oncle incarné... Car, vois-tu, lui aussi a des descendants, eux aussi ont des ambitions pour l'Europe. D'ailleurs, ils recommencent à se promener en chemises de couleur...


Et nous, Marco Valdo M.I. mon ami, du haut de nos grands âges, il nous faut – c'est impératif – il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde richissime, méprisant, ignoble et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




À Remscheid, chez nous, en trente-deux, on chômait
En trente-deux, dans le quartier, quasi tout le monde pointait.
Chez nous, à Remscheid, il y en avait tant des chômeurs,
Comme dans toute l'Allemagne, des millions de chômeurs.
Il fallait qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose

Des élections, encore des élections, à répétition
Lois, décrets, ordonnances, décisions à répétition
Rien n'a changé, monde à répétition
Bourse, profit, honte, chômage, exploitation
Il fallait qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose

À Remscheid, chez nous, en trente-deux, on chômait
En trente-deux, dans le quartier, tout le monde pointait.
Fallait pas qu'ils restent à rien faire au chômage
Alors, on les obligea à travailler au barrage.
Il fallait qu'ils fassent quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose.

Du printemps à l'hiver, dans le chaud, dans le froid
Avec la honte pour compagne et l'effroi
Le « travailleur sans emploi », l'ex-travailleur
En trente-deux, à Remscheid, était encore chômeur.
Il fallait qu'on fasse quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose

Chez nous, on regardait à la dépense, on mangeait peu
Des patates et fallait pas tomber malade, en trente-deux,
Tampon sur les cartes, tout le quartier vivait ainsi, au ralenti,
Tous en avaient ras le bol de faire la queue sous la pluie.
Il fallait qu'on refasse quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose.

Trois hivers déjà que chaque jour il pointait
La nuit, dans la chambre, papa pleurait
Maman disait : « Ça ne peut pas être pire ! »
À Remscheid, en trente-deux, elle le disait sans rire.
Il fallait qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose.

Aujourd'hui, des choses pareilles peuvent à nouveau arriver
À part les millions de chômeurs, on a tous un boulot – mal payé
On regarde à la dépense, on mange quand on peut
Chez nous, comme partout, les riches, vivent de mieux en mieux
Il faut qu'il se passe quelque chose

N'importe quoi, mais quelque chose.